Une semaine à Amiens (1) – Goodyear/Dunlop, au révélateur des 4×8

Mardi 12 février 2013, par lohann // Goodyear

La zone industrielle d’Amiens-Nord se situe à seulement une demi-heure en bus de la gare. Il faut prendre le "Flexo 8" avec ses étranges lumières vertes, puis, sur place, choisir entre l’arrêt "Goodyear" et l’arrêt "Dunlop", distants l’un de l’autre de seulement quelques mètres. Autour des deux abribus, le sol est jonché, invariablement, de mégots de cigarette et de bouchons d’oreille que les ouvriers portent pour se protéger de la fureur des machines. Les deux usines se ressemblent : mêmes fumées blanches, mêmes camions qui se bousculent au portillon dans un bruit incessant de moteur fatigué et mêmes ouvriers qui habitent dans un périmètre de cinquante kilomètres, souvent amis, parfois frères. Ces deux usines sœurs appartiennent au même groupe. Mais depuis 2008, leur quotidien diverge radicalement.

Cette année-là, les deux sites ont dû choisir entre le rythme de travail en 3×8 et celui en 4×8. Si Dunlop ("Amiens-sud") a accepté la nouvelle organisation souhaitée par la direction, Goodyear ("Amiens-nord") a refusé en bloc toute négociation et conservé le traditionnel 3×8. Une différence en apparence anodine, mais aux répercussions capitales, tant sur les conditions de vie des ouvriers que sur la productivité de l’usine. Une différence d’image, aussi. Alors que depuis cinq ans les employés de Goodyear sont vus, malgré eux, comme des contestataires zélés, ceux de Dunlop font figure de "bons élèves" ayant fait le choix de la flexibilité contre celui du chômage. Une opposition que récusent les ouvriers. "Depuis 2008, on souffre aussi bien chez Goodyear que chez Dunlop, mais d’une manière différente", affirme Virgilio Mota da Silva, délégué syndical Sud chez Goodyear depuis dix ans, et agent de fabrication depuis vingt-cinq ans.

"Nous n’avons pas les moyens d’être au chômage"

En 2007, la direction de la multinationale basée aux Etats-Unis a présenté un projet censé rendre plus productifs les deux sites amiénois. Selon ce plan, la seule solution était d’abandonner le rythme en 3×8 (trois équipes se relayant toutes les huit heures en semaine, et deux équipes de weekend se relayant toutes les douze heures) pour adopter le 4×8, qui instaure quatre équipes se relayant toutes les huit heures, y compris le weekend. En contrepartie, les ouvriers touchent une prime exceptionnelle de 3 500 euros, et voient leur salaire augmenter. De plus, la direction s’engage à investir 52 millions d’euros dans les deux usines. Pour les ouvriers, cette offre est présentée en termes simples : soit ils signent et conservent leur emploi, soit ils refusent et vont pointer à Pôle emploi.

Un premier référendum est organisé sur les deux sites, pour savoir si les salariés sont prêts à passer aux 4×8, reconnus par tous comme étant plus éreintants. Le rejet est massif : 64 % de "non". Mais contre l’avis des salariés, les syndicats majoritaires de Dunlop (CGT, CFTC, FO) décident d’amorcer des négociations, qui aboutissent à la signature d’un accord en mars 2008. Aussitôt, le leader de la CGT, Bernard Thibault, décide d’exclure les délégués CGT de Dunlop de son syndicat. Ces derniers brûlent cartes d’adhésion et drapeaux de la CGT au son de L’Internationale et fondent une section UNSA. Parmi eux, Claude Dimoff, trente-trois ans de militantisme, revendique son choix : "Nous n’avons pas les moyens d’être au chômage."

Quelques mois plus tard, la direction organise un nouveau référendum à Amiens-nord. Cette fois, le "oui" est adopté à 75,8 %, mais avec une participation de seulement 54 % (contre 92 % au premier référendum), la CGT, Sud, FO et la CFDT ayant appelé au boycott. La CGT, syndicat majoritaire, fait valoir son droit d’opposition et bloque la signature de tout accord. La direction renonce à imposer les 4×8 à Goodyear, et annonce le déclin du site. Dès lors, elle multiplie les annonces de plans sociaux sur le site rebelle, systématiquement invalidés en justice pour vice de forme ou de procédure grâce à l’avocat de la CGT de Goodyear, Fiodor Rilov.

Pour justifier son intention de fermer le site d’Amiens-nord, la direction de Goodyear met en avant ce blocage qui persiste depuis cinq ans. Pour les syndicats, ce n’est qu’un écran de fumée. "La direction fait toute sa communication sur les 4×8 pour se dédouaner de ses responsabilités. Depuis 2008, on ne parle plus des 4×8, tempête Virgilio Mota da Silva. La direction rend toujours les salariés responsables". Chez Goodyear, on se félicite de ne pas avoir "baissé son pantalon", comme la CFTC de Dunlop. "On nous dit qu’à côté, ça tourne du feu de Dieu, mais c’est des conneries. Goodyear et Dunlop : on est dans la même situation, alors qu’eux ont signé les 4×8, et pas nous", s’agace Mickaël Mallet, délégué CGT à Goodyear.

Pour les syndicalistes, les 4×8 sont un faux débat. Ils en ont pour preuve la décision de justice rendue en 2009 qui invalide l’accord signé par les syndicats de Dunlop. "Au niveau du tribunal, le 4×8 n’est pas valable, il va être renégocié en 2014. Le 4×8 n’existe plus, il ne faut plus en parler", insiste Mickaël Mallet. La première mouture du planning en 4x8 a en effet beaucoup changé depuis 2009. En 2013, il est prévu, ainsi, que l’usine ferme trente-cinq dimanches. Une amélioration du quotidien des ouvriers qui se plaignent de devoir sacrifier leur vie de famille depuis le passage aux 4×8, mais aussi un signe, pour certains, de la mauvaise santé financière de l’usine.

Pour d’autres, c’est carrément un aveu d’échec des 4×8. "La direction disait que les 4×8 c’était l’eldorado, qu’elle allait faire beaucoup de choses, des investissements. Mais elle se rend bien compte que ça n’a pas été rentable : le tirage n’est plus là, la conjoncture a changé. Je pense qu’on a coûté très cher à la société Goodyear. Et ça, ça fait mal", déplore Honoré Vinot, délégué Sud-Chimie à Dunlop. Même constat chez Claude Dimoff : "Avec le recul, le changement n’a eu aucun effet de rentabilité. Mais les gens à la tête de Goodyear ne reconnaîtront jamais leurs erreurs." Depuis 2008, le "ticket", c’est-à-dire le nombre de pneus produits par jour, a presque été divisé par deux, passant de 18 000 à 10 000.

"On se bat pour garder notre travail"

En comparaison, ce sont seulement 2 000 pneus tourisme qui sortent aujourd’hui chaque jour de l’usine Goodyear, contre 20 000 "à la belle époque". Les syndicats accusent la direction d’avoir méthodiquement délocalisé la production du site vers ses autres usines, en Europe de l’est, pour les "punir". "Il n’y a plus qu’une machine sur sept qui tourne. Donc concrètement, la direction a déjà mis en œuvre sa décision d’arrêter les pneus tourisme, estime Virgilio Mota da Silva. Les machines sont obsolètes et à moitié démontées, donc il n’y a plus rien à faire." Les ouvriers décrivent un décor "à la Germinal" sous le toit de la vieille usine construite après-guerre : des murs complètement noirs, une atmosphère de chaleur et de poussière, des machines abandonnées.

Pour les ouvriers de la filière tourisme, parfois il n’y a que deux heures de travail par jour. Alors il faut bien s’occuper : il y a la machine à café, l’entretien des machines, et beaucoup de débats sur les suites à donner à la lutte. "On est un peu atteints psychologiquement, il ne faut pas le nier, mais on mène le combat", revendique Virgilio Mota da Silva. "Nous, ça va, on a la paye à la fin du mois. Il y en a qui sont dans une situation bien pire. Pour l’instant, on se bat pour garder notre travail", renchérit Mickaël Mallet.

Objet de critiques de la part du gouvernement, la CGT refuse d’endosser la responsabilité de l’échec des négociations. "Qui est-ce qui a arrêté les négociations ? C’est la direction, pas la CGT. Il y a des lois en France, on essaye de les faire appliquer", s’insurge Mickaël Mallet. Devant l’usine de Goodyear, les cégétistes stationnent sur le parking, arborant leur écusson syndical, mais la plupart des ouvriers n’ose plus s’arrêter et répondre aux questions des journalistes. "On ne veut plus parler, car personne ne nous croit, on passe pour les méchants, confie un ouvrier. Mais nous, ça fait six ans qu’on nous dit que c’est la fin. Vous imaginez ce qui peut se passer dans nos têtes ?"

Le 12 Février 2013 - Le Monde

Répondre à cet article