Les Petroplus sur le front

Jeudi 8 novembre 2012, par lohann // Petroplus

Social : un millier d’habitants, commerçants et élus solidaires des salariés de la raffinerie

Jacques longe le mur de béton et la frise barbelée sur le boulevard industriel. Malgré sa canne, le septuagénaire avance d’un pas décidé vers les torchères de la raffinerie Petroplus. Couronnais « depuis toujours » ce retraité a répondu présent à la journée de mobilisation de l’intersyndicale de la raffinerie mise en liquidation judiciaire le 16 octobre dernier. « Je ne peux pas, je ne veux pas croire à la fin » lâche cet homme qui a toujours vécu à quelques centaines de mètres des réservoirs et des tours de distillation de la raffinerie, ouverte en 1929.

Peu avant midi, entre 7 et 800 personnes ont déjà rejoint le terre-plein face aux grilles d’accès au site. Malgré le vent, puis l’averse, l’ambiance est - presque - à la kermesse avec un chamboule-tout où grimacent des portraits photocopiés des puissants patrons du pétrole. Une épaisse fumée s’élève au-dessus des barbecues et la sono crache en alternance chansons de lutte et tubes du moment.

Campé sur un parapluie qu’il néglige d’ouvrir malgré les premières gouttes, Yvon Scornet réagit à l’annonce toute fraîche de la marque d’intérêt d’un fonds d’investissement libyen (lire page3) pour la raffinerie de Petit-Couronne. « La proposition libyenne est la meilleure mais il s’agit d’une marque d’intérêt, pas d’une offre d’achat » tempère le porte-parole de l’intersyndicale à quelques heures de la limite de dépôt des offres fixée par le jugement du 16octobre. Deux autres nouvelles propositions de reprise sont en course. Ce qui porte à cinq le nombre de repreneurs potentiels pour la raffinerie. « Le 16octobre, ils ont voulu nous tuer… ils n’ont pas eu notre peau et on s’est relevés ». Les applaudissements couvrent le crépitement de la pluie sur les parapluies. « A nouvelles offres, nouveau délai » lance l’élu CGT. A quelques mètres, Guillaume Bachelay opine. « Il appartient au (x) investisseur(s) d’apporter la démonstration de leur sérieux pour une reprise solide et durable » glisse en aparté le député PS. L’élu, pas plus que les syndicalistes, ne veut lâcher le nom des nouveaux candidats à la reprise avec NetOil, soutenu par l’intersyndicale, porteur d’une offre enrichie, en capacité de répondre aux interrogations du tribunal et APG (Alafandi Petroleum Group).

En début d’après-midi hier, Yvon Scornet a déclaré que le tribunal n’allait pas prendre de décision lundi mais allait enregistrer les offres éventuelles et fixer la date d’une nouvelle audience pour débattre de leur contenu. Le pronostic du porte-parole s’est avéré juste. A 14h25, alors que le millier de participants au barbecue géant continuait à braver courageusement les intempéries devant la raffinerie, la direction de PRPC (Petroplus Raffinage Petit-Couronne) et les administrateurs judiciaires ont confirmé qu’une audience se tiendra ce mardi, à 13h45 devant le tribunal de commerce de Rouen « afin de faire le point sur les offres reçues en date de ce lundi 5novembre ». Au cours de l’audience de ce jour - ouverte aux seuls organes de la procédure : contrôleurs, mandataires, administrateurs judiciaires, direction, juges-commissaires, ministère public et représentants du personnel - une date d’examen des offres pourrait être précisée et une nouvelle date limite de dépôt des offres fixée. Encore un délai. Mais pas obligatoirement le dernier. La période d’observation a déjà été prolongée jusqu’au 15décembre.

Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif

« Je vais demander au tribunal de commerce de surseoir à statuer pour prendre le temps qu’il faut pour permettre à nos amis libyens d’éventuellement investir dans cette raffinerie ».

Une grève peu suivie dans les raffineries

L’appel de la CGT chimie à une journée de grève nationale n’a pas été très suivi. Des salariés de la raffinerie Total de Gonfreville-l’Orcher et du terminal pétrolier de la CIM au Havre étaient hier à Petit-Couronne mais le mouvement a plus affecté deux autres raffinerie de Total : Donges (44) et La Mède (13).

Cinq candidats pour une reprise

Netoil. Après avoir vu son offre retoquée par le tribunal de commerce de Rouen le 16 octobre dernier « faute de garanties suffisantes », le groupe de Dubaï créé par Roger Tamraz demeure très intéressé par la reprise de la raffinerie de Petit-Couronne. Dans un entretien accordé à notre journal le 22 octobre, Dominique Paret, vice-président exécutif de NetOil en France, a rappelé que son groupe comptait moderniser l’outil de production à hauteur de 468 millions de dollars, en plein accord avec un document de travail réalisé par l’intersyndicale de la raffinerie. NetOil qui a prévu de conserver l’ensemble des 470 salariés de la raffinerie a la préférence de l’intersyndicale et a annoncé qu’il allait revenir devant le tribunal « avec de nouveaux éléments de nature à répondre aux interrogations des juges ».
APG. Basé à Hong Kong, Alafandi Petroleum Group a également vu son offre sans dégâts sociaux pour les 470 salariés repoussée par le tribunal de commerce le 16 octobre. Deux jours plus tard, APG a dit qu’il allait déposer une nouvelle offre
Fonds libyen. Invité hier matin de RTL, Arnaud Montebourg a annoncé avoir reçu une lettre du fonds souverain libyen, qui veut « examiner le dossier » de la raffinerie et « éventuellement investir » dans le site en liquidation. Le ministre du Redressement productif - qui a demandé au tribunal de commerce de Rouen un nouveau délai- a ajouté que ce courrier n’allait pas nécessairement déboucher sur une décision d’investir de la part des Libyens. De son côté, l’intersyndicale CGT-CFDT-CFE/CGC de la raffinerie a jugé cette déclaration du fonds libyen « très encourageante ».
Deux candidats « mystere ». Deux nouvelles offres émanant de candidats jugés « très sérieux » par l’intersyndicale ont été confirmées hier. Son porte-parole, Yvon Scornet s’est refusé à avancer des noms. De son côté, la direction de la raffinerie a évoqué « plusieurs nouvelles manifestations d’intérêt ». Qui sont-ils ? Peut-être une réponse cet après-midi au sortir du tribunal.

En gros plan, l’opération ville morte : des Couronnais solidaires

Dans les rues de Petit-Couronne, impossible de ne pas être interpellé sur le sort de la raffinerie Petroplus.
Là, et chez la voisine Grand-Couronne, l’industrie pétrolière fait vivre des centaines de foyers depuis plusieurs générations. « La raffinerie ? A l’époque de la Shell (l’ancien propriétaire du site avant la revente à Petroplus, NDLR), et même aujourd’hui encore, les jeunes se faisaient tous embaucher là-bas. On connaissait tous quelqu’un qui pouvait nous faire rentrer. On faisait des études pour se spécialiser là-dedans… », se souvient un ancien, croisé hier dans les rues de la ville. Lui n’avait pas prévu de se rendre au barbecue de soutien organisé par les syndicats devant la raffinerie hier (lire ci-contre). Mais, comme la grande majorité des habitants, il est solidaire des employés mobilisés.
A l’appel de la mairie de Petit-Couronne, une opération « ville morte » était même organisée hier. Les commerçants étaient invités à baisser le rideau « entre 12 h et 14 h » et à venir grossir les rangs devant Petroplus. Une action symbolique et très suivie. De facto, car « la plupart des magasins sont fermés le lundi à Petit-Couronne », note le boucher du cœur commerçant. « Cela aurait eu plus d’impact si nous l’avions tous fait sur un autre jour de la semaine. » De son côté, il est ouvert le lundi. Mais, à midi, il a fermé boutique pour marquer son soutien. « C’est important. Si la raffinerie disparaît, tout le monde est touché. Déjà, depuis quelques mois, je le sens sur le chiffre d’affaires. Il y a d’autres problèmes, oui. Mais les soucis de Petroplus n’arrangent rien. »
Pour Yvon Scornet, le porte-parole de l’intersyndicale, l’opération montre « ce que serait la ville sans la raffinerie : une ville morte où plus rien ne fonctionne ». Un scénario catastrophe que les habitants et les employés du site redoutent : « On est quand même sceptiques quant à l’avenir », souligne un Couronnais. « Mais on va continuer à les soutenir. »

Le 7 Novembre 2012 - Paris Normandie

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