Total : retour à Dunkerque

Vendredi 11 juin 2010, par nico // Total

Total devrait préciser jeudi ses intentions pour Dunkerque. Les salariés, « usés », bloquent toujours le site.
Après cinq mois de grève, que deviennent-ils ? Reportage.

• Cinq mois après le début du mouvement, le piquet de grève est toujours à l’entrée de la raffinerie, avec les stands, la caravane et le barbecue. Des pneus sont encore entassés devant le bâtiment administratif, surmonté des drapeaux de Sud et de la CGT. Mais l’intérieur a été nettoyé, le bureau du directeur est désormais fermé par une porte toute neuve. L’ancienne avait été enlevée quand les salariés ont lancé le blocage du site, en janvier.
« Il serait peut-être temps d’y retourner », plaisante un salarié, discutant avec des collègues « en pyjama », le nom donné à leur bleu de travail. Malgré le flou de la situation, on travaille encore sur le site, en trois huit. « Il n’y a quasiment plus de manip’ à faire, c’est plus de la surveillance », explique Christophe Loots, « chef de quart » (chef d’équipe). La plupart des sous-traitants sont partis. Les pétroliers restent entre eux. Les seuls personnels extérieurs sont les vigiles postés aux entrées.
Depuis peu le site a un nouveau directeur (l’ancien directeur adjoint) et un nouveau directeur des ressources humaines, un ancien d’Elf, qui a déjà la réputation d’être « un killer ». « S’il est là, c’est pour tuer les résistances », avance Olivier Verpoort, délégué du personnel (CGT).
Sur le piquet, ce jour-là, il n’y avait pas de merguez sur le barbecue froid. Plus de sono non plus. Du côté syndical, Sud et la CGT travaillent toujours ensemble, mais FO a quitté l’intersyndicale. Fini, la mobilisation à Total ? « Les gars sont usés », reconnaît Marc Pigeon, délégué syndical (CGT). « Ça fait cinq mois qu’on fait grève ». Dans les assemblées générales quotidiennes, « il n’y a pas toujours quelque chose à dire et certains s’en foutent. Et s’il pleut, il y a encore moins de monde », observe Olivier Verpoort. « Nous, les syndicats, essayons de maintenir l’espoir. C’est notre rôle. Jusqu’au 30 juin, j’y crois ».
Le 30, la cour d’appel de Douai dira si la Justice peut contraindre Total à relancer le projet industriel sur place. En première instance, au tribunal de Dunkerque, la demande des salariés était restée lettre morte.

« On était "les rois du pétrole" »

Pour beaucoup, « c’est plié », résume Patrick Mantey. Il y a trois ans, il a emprunté pour faire construire. Pas de problème pour convaincre le banquier. « On est aussi entré chez Total pour la sécurité de l’emploi. On était "les rois du pétrole" », rappelle-t-il. Stéphane Février, lui, a acheté son terrain en décembre. « Ça commençait à sentir mauvais, mais ça n’était pas encore officiel », indique-t-il. Depuis, il se dit que s’il doit investir, ce sera dans « un diesel » : s’il est muté, « il faudra faire de la route ».
Patrick et Stéphane, la trentaine, sont dans la moyenne d’âge des salariés de la raffinerie. A l’approche du prochain comité central d’entreprise, prévu le 17 juin, ils se demandent « ce qu’(ils vont) devenir ». « C’est de ça qu’on parle quand on bosse », résume Christophe Loots.
Total prévoit de fermer la raffinerie. Dunkerque hébergerait seulement un dépôt, un centre de formation et un centre d’assistance technique, qui emploieraient 230 des quelque 300 salariés. « Ce n’est pas un projet industriel, ça ! Et les gens du centre d’assistance seraient amenés à aller sur les sites à droite et à gauche, loin de leur famille », rétorque Olivier Verpoort.
« On nous parle de mutations vers d’autres sites. Mais nous sommes persuadés que Total va encore en fermer une ou deux raffineries », avance Christophe Loots, qui a cru un temps que « Total, grand seigneur, n’allait pas nous laisser tomber ». « A quoi ça va servir de racheter une maison ailleurs si c’est encore pour déménager ? », demande Patrick Mantey.
Certains évoquent des emplois destinés aux ex-Total sur le futur terminal méthanier d’EDF, auquel s’intéresse le groupe pétrolier. « Des emplois ont déjà été réservés pour les chômeurs du Dunkerquois. Il n’y aura pas de la place pour tout le monde », souligne Olivier Verpoort. Travailler sur le chantier ? « On ne peut pas faire du terrassement ou monter des tuiles quand on est raffineur », lâche Patrick.
Total garantit à ses salariés qu’aucun ne perdra son emploi. Dans quelles conditions ? En quelques mois, les rois du pétrole ont appris se méfier des grands seigneurs.

Mathieu HÉBERT
Liberté-Hebdo


Lettre au président :

l’Elysée accuse réception

Un accusé de réception. C’est tout ce qu’a reçu l’intersyndicale après avoir envoyé un courrier recommandé au président de la République. Les syndicats y rappelaient l’engagement du gouvernement à pérenniser l’industrie dans le Dunkerquois.
De leur côté, les élus communistes du Dunkerquois ont aussi écrit à Nicolas Sarkozy, le 28 mai, pour rappeler que « la défense de l’emploi et de l’industrie passe par des actions gouvernementales », écrivent Delphine Castelli, conseillère régionale et Gaëtan Lacassaigne, conseiller municipal de Coudekerque-Branche et membre du bureau départemental des élus communistes et républicains. « Il n’est pas possible de laisser faire Total, qui veut délocaliser le raffinage alors que sa santé financière est plus que florissante », ajoutent les élus.

Répondre à cet article