Goodyear : derrière la saga médiatique, le bras de fer oublié sur les 4X8

Samedi 18 janvier 2014, par lohann // Goodyear

Une situation exceptionnelle : ainsi se conclut le rapport d’enquête parlementaire sur le projet de fermeture de Goodyear. Exceptionnelle en effet dans son déroulé : séquestration de cadres pendant trente heures, insultes proférées par un patron américain candidat à la reprise, coups de menton d’Arnaud Montebourg, embrouillamini sur le rôle de la CGT, plan de licenciement accepté puis refusé puis accepté… autant de faits et d’images qui nous parviennent sans qu’on sache vraiment les démêler. Mais derrière cette cacophonie se cache une décision prise il y a vingt ans : celle d’une nouvelle organisation du temps de travail. Une décision qui a brisé les corps après avoir chauffé les esprits.

"Have a very Goodyear, Mister President !" lance un de nos abonnés dans le forum lié à la chronique du matinaute qui s’interroge sur le silence du gouvernement face à la séquestration de deux cadres de Goodyear à Amiens en Picardie. L’année débute en effet très fort par cet épisode qui, comme le dit Jean-Claude Mailly de Force ouvrière, n’est pas "un drame" en soi. Car le vrai drame se joue depuis des années déjà.

"Séquestrer un patron, ça arrive de temps en temps quand les ouvriers n’en peuvent plus" estime Mailly. Aujourd’hui silencieux, il serait pourtant injuste de dire que le gouvernement n’a rien fait. On se souvient des échanges épistolaires musclés entre Maurice Taylor, patron de Titan, candidat à la reprise d’une partie de Goodyear, entreprise américaine rappelons-le, et notre ministre du redressement productif Arnaud Montebourg. C’était en février dernier. A l’époque, Taylor évoquait des "soi-disant ouvriers" qui "ne travaillent que trois heures par jour". Aujourd’hui, suite à la séquestration, il les traite de pirates et de mabouls. En octobre, il qualifiait les syndicalistes CGT de timbrés ou de stupides. Ambiance. Mais the Grizz, (le grizzly) surnom qu’il s’est lui-même donné, est toujours candidat à la reprise en dépit de ces anciens renoncements. Des tractations discrètes n’ont pas cessé entre Titan, Goodyear, les syndicats et le gouvernement.

Aux côtés de cette envolée de noms d’oiseaux, l’Assemblée nationale a mis sur pied une commission d’enquête parlementaire. Au départ, la direction française de Goodyear s’y est opposée, contestant son bien-fondé juridique. Mais les parlementaires ont planché, et après six mois d’audition, le rapport a été publié le mois dernier. Bilan ? Très contrasté. A en croire Le Figaro, "le député UMP de la Somme, Alain Gest, qui présidait la commission chargée d’enquêter sur le site, et la rapporteure du rapport, la députée PS de la Somme Pascale Boistard, ont pointé du doigt le caractère « très exceptionnel » du conflit et la dureté du dialogue social qui y est engagé. Ils ont notamment regretté plusieurs « occasions manquées » du fait de l’intransigeance de la CGT : la création d’un complexe industriel unique regroupant Amiens Nord et Amiens Sud en 2007 et un plan de départs volontaires « très avantageux » en 2012."

Pourtant la députée PS, publiquement, ne tient pas vraiment ce discours : pour France 3 Picardie, Boistard affirme "qu’il y a bel et bien eu de la part de la direction de Goodyear un choix stratégique d’organiser une sous-production de l’entreprise.Il n’y a pas eu d’investissement, ni dans la formation des salariés, ni dans les machines et l’équipement". Elle souligne également "une absence totale de dialogue social entre les dirigeants et les syndicats, un chantage et un rapport de force permanent, des conditions de travail difficiles avec un nombre d’accidents au-dessus de la moyenne."

Est-ce la CGT qui a fait capoter toutes les discussions ou est-ce la direction qui a œuvré pour liquider une activité pas assez rentable en France ? Pour Le Figaro, pas de doutes : depuis cinq ans, "la CGT freine des quatre fers à chaque négociation à Amiens-Nord. Résultat, aucun accord n’est trouvé, tandis que l’usine voisine d’Amiens-Sud a embauché après avoir accepté des réorganisations". Mais ça, c’est le Figaro. Il faut plonger dans les 150 pages du rapport de la commission d’enquête ou encore dans la kyrielle d’articles sur le sujet pour mesurer la complexité du cas Goodyear. Et encore. De l’aveu de la commission, "force est de reconnaître qu’au terme de six mois de travaux, les réponses à certaines questions ne brillent pas par leur netteté". C’est dire le nombre de points d’interrogation en suspens. Seule certitude à ce jour : le sort des ouvriers de Goodyear semble plié. La direction est déterminée à fermer son site d’Amiens-Nord. Restent alors aux salariés les actions du bout du bout. Des actions "sans méchanceté" comme le dit l’un des cadres séquestrés, mais déterminées. Et c’est la saga qui va évidemment intéresser les médias, lesquels titrent sur les grandes étapes du conflit :

Pourtant, au-delà des batailles syndicales et politiques parfaitement bien racontées par Mediapart, se trouve la racine de l’histoire : l’organisation du temps de travail. Absente des récits médiatiques, cette question du rythme du travail est cruciale. Elle est le point de départ d’un conflit hors-norme.

Temps de travail en force

Tout commence en 1995 quand la direction de Goodyear souhaite mettre en place les 4x8 dans ses usines d’Amiens à la place des 3x8. Quelle est la différence entre ces deux organisations ? En 4x8, quatre équipes travaillent sur un même poste et assurent un travail continu pendant 24 heures y compris le week-end. Les équipes changent de tranche horaire tous les deux jours. Tandis qu’en 3x8, trois équipes tournent sur un même poste excepté le week-end et changent de tranche horaire toutes les semaines. Suite à cette décision, la direction essuie une grève de treize jours. La première d’une très longue série. Entre temps, le groupe réorganise ses sites Amiens-Nord et Amiens-Sud – les deux usines sont séparées de deux cent mètres seulement. La première, sous l’enseigne Goodyear, produit des pneus agricoles – ces gros machins qui bloquaient la porte de la salle où étaient enfermés les deux cadres – et des pneus de tourisme classique. La seconde, sous la marque Dunlop, filiale de Goodyear, produit des pneus haut de gamme à base de technologies spécifiques – genre un pneu avec lequel vous pouvez rouler 80 bornes même s’il est crevé.

Durant des années, la direction n’en démord pas : les usines doivent passer aux 4x8. Les ouvriers refusent systématiquement. Seulement en 2008, coup d’éclat : l’usine d’Amiens-Sud accepte en contrepartie d’investissements sur le site et du maintien de l’emploi, tandis qu’Amiens-Nord refuse. Pourquoi avoir accepté les 4x8 chez Dunlop et non chez Goodyear ? La commission d’enquête parlementaire peine à répondre. Pour la direction, les salariés acceptent à l’occasion d’un deuxième référendum, tenu contre l’avis du personnel, après un premier référendum qui fut un échec. Drôle de méthode que de poser plusieurs fois la même question. D’autant que lors de son audition, un des syndicalistes souligne que la question était posée à tous les salariés et pas seulement à ceux concernés par cette nouvelle organisation du temps de travail. A partir de là, rien ne va plus. Nombreuses sont les voix pour affirmer que la direction a fait payer à l’usine Amiens-Nord son refus. On assiste alors à des plans de licenciements - je rechigne à les appeler plan de sauvegarde de l’emploi - puis finalement à la fermeture pure et simple de l’usine Goodyear.

4x8 : on mange à n’importe quelle heure

En écoutant les salariés qui travaillent en 4x8, on comprend mieux pourquoi les syndicats s’y sont toujours opposés. Dans un reportage Les pieds sur terre diffusé sur France Culture en février dernier, Paulo, ouvrier chez Dunlop, en 4x8 donc, nous explique son temps de travail : il fait deux journées du matin de 5 heures à 13 heures, deux journées d’après-midi de 13 heures à 21 heures et deux journées de nuit de 21 heures à 5 heures. Puis il se repose deux jours. "En principe on a deux jours de repos" raconte Paulo. "Par exemple si je quittais aujourd’hui à 5 heures du matin je dois reprendre le dimanche à 5 heures du matin : on n’a pas deux journées de repos complètes, on a une journée et demie. On change de rythme tous les jours, on mange à n’importe quelle heure, même les médecins le disent, c’est invivable socialement, et on est obligé de faire avec. Quand on me demande ce que je fais dans deux semaines, je ne peux pas, faut que j’aie le calendrier sur moi. Je ne peux plus jouer au football ni faire du vélo avec ma femme, je vois très peu mes enfants, j’ai failli divorcer, j’ai fait une dépression à cause des 4x8. C’est pas une vie." Un cycle très dur et éreintant, où l’on passe son temps à travailler et à dormir pour récupérer, selon la fiche wikipédia.

Pourquoi la direction de Goodyear a-t-elle alors mis en place une organisation du travail invivable ? Réponse dans le rapport de la commission. Selon Laurent Rivoire, directeur associé de cabinet Sécafi qui a mené une expertise pour le comité d’entreprise de Goodyear, le projet de passage aux 4x8 à l’usine d’Amiens-Nord s’explique ainsi : "c’est le rythme de travail en vigueur dans tous les autres sites du groupe en Europe et aux États-Unis. Avant d’être un plan d’économie et une proposition de compromis « gagnant-gagnant » qui s’est fini en un « perdant-perdant », il s’agissait donc d’un projet d’homogénéisation de l’organisation du travail dans l’espace de production de Goodyear en Europe". Rappelons que le groupe a mené dans les années 90 des délocalisations à tout-va en Pologne et en Slovénie.

"Le groupe voulait un même mode de gestion partout, point barre"

Cela dit, convient cet expert, "les rythmes 3x8 et 4x8, fréquents après-guerre, ont pratiquement disparu dans l’industrie et il est établi que le régime des 5x8 est moins fatigant pour l’être humain. Voilà pourquoi nous avons proposé ce rythme de travail, qui emportait des surcoûts minimes – et je pense même que certaines économies pouvaient être faites". En effet, les 5x8 sont moins éprouvants car les équipes ont quatre jours de repos au lieu de deux. Mais alors pourquoi la direction de Goodyear s’est-elle entêtée, si ce n’est pour des économies ? L’expert m’explique : "ce n’est pas une question de coût mais de cohérence. Nous ne sommes pas en présence d’une fédération de PME mais d’un grand groupe international. Le groupe voulait un même modèle économique, un même mode de gestion partout, point barre. La France était le mouton noir en termes industriels. Qui plus est, sa voix compte peu. En Europe, ce sont les Allemands qui ont l’ascendant. Et eux sont aux 4x8, comme tout le monde". On est un groupe mondial, ou on ne l’est pas.

Les ouvriers de Goodyear luttent aujourd’hui pour que les licenciements se déroulent dans les meilleures conditions possibles, mais il faut rappeler qu’ils ont d’abord lutté contre une organisation du temps de travail mortifère, celle qui brise les corps et les familles. Même la commission le reconnaît : parmi ces propositions, elle enjoint "de ne recourir au rythme de travail fondé sur les 4x8 qu’à titre exceptionnel et pour répondre à un réel surcroît de production. Il importe de privilégier les rythmes de travail les plus compatibles avec l’équilibre biologique, personnel et familial des salariés". En écoutant Paulo, on comprend qu’il n’y a pas, comme semble le dire Le Figaro cité plus haut, une usine Goodyear qui s’est sabordée en refusant ce nouveau temps de travail et une usine Dunlop en bonne santé. Selon Paulo, les ouvriers sont usés, au bout du rouleau. Et l’avenir du site n’est pas rose : en acceptant le passage aux 4x8, la direction garantissait les emplois jusqu’à fin 2014. Et après ? Personne ne le sait. Le pire, dit Paulo, c’est que s’ils en viennent à fermer le site, personne ne voudra se battre pour garder ces emplois de misère.

Le 8 Janvier 2014 - Arrêts sur Images

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